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ANALYSE

7

L’Epître à César
et la prétendue humilité de Michel de Nostredame

par Jacques Halbronn

   Dans une petite étude sur Laurens Videl, lequel publia en Avignon, l’an 1558, sa Déclaration des abus, ignorances et séditions de Michel Nostradamus, un de nos correspondants, T.W.M. van Berkel, reprend brièvement l’argumentation de l’auteur de ce pamphlet, d’ailleurs essentiellement dirigé contre les almanachs, et il nous rappelle qu’il comporte de nombreux fragments de la Lettre à César. On consultera avec intérêt le Site de T.W.M. van Berkel : Nostradamus, astrology and the Bible, à la rubrique “research results”.

   Dans son libelle, Videl reprend notamment une formule de Nostradamus : « possum non errare falli et decipi » (fol. A2r), dont il donne une traduction : « Aussi tu dis que tu ne peux faillir ny errer... ». La phrase latine, empruntée à la Lettre à César, est tirée de l’édition lyonnaise de Macé Bonhomme (1555), mais qu’on retrouve, identique, dans les éditions lyonnaises d’Antoine du Rosne (1557) et de Benoît Rigaud (1568).

   Dans une lettre adressée à Jean Rosenberger, le 9 septembre 1561, Nostradamus va réutiliser la même formule, cependant corrigée : « Homines nihilominus sumus, possumus labi errare, falli et decipi » (Dupèbe, Lettres inédites, p. 96). La même expression est reprise dans sa Lettre aux Chanoines d’Orange, le 4 février 1562 : « Humanus sum, possuerrare, falli et decipi » (Leroy, 1972, p. 92).

Robert Benazra

    Robert Benazra attire notre attention sur une formule latine figurant dans les éditions centuriques de la Préface / Epître à César : « Possum non errare, falli, decipi » (fol. B2 de l’édition Macé Bonhomme, Exemplaire de la Bibliothèque d’Albi). Pierre Brind’amour s’était intéressé à cette formule, dans son édition critique posthume de 1996 (Droz, p. 23, note 55) : « Il est possible que le non vienne de Nostradamus et soit explétif dans son esprit. Cette expression latine (sans le non) revient à plusieurs reprises sous sa plume ».

   L’auteur du RCN nous signale la “traduction” française qu’en aurait donné en 1557 un Laurent Videl : « Aussi tu dis que tu ne peux faillir n'y errer ». R. Benazra précise par ailleurs que Nostradamus (MDN) utilise la forme sans non, notamment dans sa correspondance.

   En ce qui nous concerne, nous sommes frappés par la place insolite de ce non. Visiblement, Videl s’en prend à une forme négative, puisqu’il reproche à MDN d’affirmer son infaillibilité.

   Or, si forme négative, sous la plume de MDN, elle aurait du être “non possum” et non pas “possum non”, et dans ce cas le non ne peut être, comme le pense Brind’amour, explétif, c’est-à-dire non signifiant, puisque Videl n’aurait alors pas traduit la phrase comme négative.

   Force donc est de conclure que le texte connu de la Préface n’est pas celui que Videl a eu sous les yeux et traduit en français : « Aussi tu dis que tu ne peux faillir n'y errer ». Au demeurant, la phrase latine devrait être traduite par « me tromper ou être trompé », car falli et decipi sont des formes passives, à la différence d’errare (« errare humanum est », dit l’adage).

   Mais il convient probablement de prendre le problème à l’envers, comme nous l’avons expliqué dans nos Documents inexploités sur le phénomène Nostradamus, parus aux Editions Ramkat (pp. 124 et seq). C’est le latin qui ici traduit le français.

   En effet, notre thèse, en la circonstance, est que la Préface centurique à César a été reconstituée à partir de ce qu’en ont conservé certains témoignages, le texte original ne nous étant pas parvenu.

   Si dans le texte original, il y avait eu la forme possum non etc, Videl n’aurait évidemment pas traduit par un « Aussi tu dis que tu ne peux faillir n'y (sic) errer » puisque, de toute façon, la construction latine ne permet pas à ce non de jouer le rôle d’une négation, comme l’a souligné Brind’amour, ne mentionnant pas textuellement la “traduction” française de Videl.

   Le dit Videl aurait-il donc eu affaire à un texte de l’Epître originale justifiant sa traduction et affirmant l’infaillibilité de MDN, puisque c’est précisément ce qu’il lui reproche ? Il y aurait donc eu à l’origine : « non possum errare, falli, decipi » et non pas « possum non errare, falli, decipi », c’est-à-dire : « je ne peux me tromper ni être trompé ».

   Peu nous importe, pour l’heure, au demeurant ce qui était ou n’était pas écrit, le fait est que la forme latine présente dans la préface centurique à César n’était pas celle que Videl eut à traduire. Et comme le note, fort justement, R. Benazra, elle ne fut pas corrigée dans les éditions suivantes, ce qui pourrait en effet laisser supposer que MDN n’eut pas l’occasion de les réviser, notamment en ce qui concerne l’édition de 1557 et pas davantage ne le firent les prétendus éditeurs de 1568. Toutefois, on ne peut retenir un tel argument dans la mesure où la forme latine « possum non errare etc » serait, à la limite, correcte, selon Brind’amour.

   Ce qui reste certain, en revanche, c’est que Videl n’a pas eu à traduire un « possum non », mais bel et bien un « non possum », sinon son texte ne serait pas ce qu’il est. Mais comment MDN aurait il pu prononcer une telle phrase si provocatrice quand il ajoute, juste après, qu’il est « subject à toutes humaines afflictions » ?

   Il est clair que si Videl avait eu sous les yeux ce « subject à toutes humaines afflictions », il n’aurait pas prêté à MDN une telle présomption de ce « non possum » ? Il semble donc que c’est le caractère même de la Préface à César qui a du être modifié par les faussaires. On aura voulu présenter MDN sous les traits de l’humilité alors que le dit MDN n’avait pas hésité, en 1554 / 1555 à affirmer ses prétentions et qu’il sera, à ce titre, accroché, interpellé par un Videl.

   En 1561 - 1562, note Brind’amour (Nostradamus astrophile, pp. 104 - 105), MDN donnera, dans sa correspondance, des gages d’humilité et ne prétendra nullement à l’infaillibilité. Selon le chercheur québécois, il s’agirait d’une « malencontreuse coquille (...) fournissant des munitions à ses ennemis. »

   Nous n’acceptons pas une telle lecture, car le contexte d’humilité dans lequel paraît la formule latine, dans les éditions centuriques, n’aurait point permis de lancer une telle accusation.

   Force est donc de conclure que :

      1° MDN a bien affirmé son infaillibilité et que les passages où il exprime son humilité ne figuraient pas dans le texte incriminé.

      2° Le texte connu de la Préface met l’accent sur cette prétendue humilité en dépit du témoignage d’un Videl.

      3° Il y a donc bien eu transformation de la formule latine, on serait passé d’un « non possum » à un « possum non », assez gauche et pouvant prêter à confusion.

   Pourquoi de telles acrobaties ? Rappelons que les faussaires s’efforcent toujours de « coller » , autant que faire se peut, à quelques bribes d’authenticité, sinon sur le fond du moins dans la forme. Il semble bien toutefois que la forme latine existante - « possum non errare » - est bien improbable sous la plume d’un latiniste : c’est du latin de cuisine, ce qui s’expliquerait par la date tardive de réalisation de la fausse Préface à César. Est-ce à dire que les faussaires souhaitèrent traduire le français de Videl : « Aussi tu dis que tu ne peux faillir n'y (sic) errer » et qu’ils s’y prirent mal ? Mais dans ce cas, la formule ne colle pas avec le contexte plus humble dans laquelle elle s’inscrit. Travail à l’évidence bâclé et incohérent, fort improbable du vivant de MDN !

   Reste, en fin de compte, une dernière interrogation : MDN a-t-il vraiment mérité les reproches d’un Videl ? On est bien obligé de penser que non seulement la Préface centurique à César est un faux, mais qu’en outre elle s’efforce de changer l’image officielle de MDN, qui devait avoir, du moins dans les années 1550, une assez haute idée de lui-même. A moins, bien entendu, que cette première Préface à César n’ait pas été de MDN mais soit parue, à l’époque, sous son nom, ce qui ferait remonter la question des faux au début même de la production d’almanachs.

   Voilà du grain à moudre, Messieurs les nostradamologues !

Jacques Halbronn
Paris, le 19 janvier 2003

 

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