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ANALYSE

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Le protonostradamisme de Michel de Nostredame

par Jacques Halbronn

    Le paradoxe épistémologique de la recherche historique tient au fait que l’inconnu est, a priori, plus vrai que le connu quand bien même serait-il moins accessible. En effet, ce qui nous est connu, ce qui a été conservé est nécessairement imparfait, incomplet et la moindre des choses est de prendre conscience des manques. Or, qu’en est-il chez les nostradamologues ? Une tendance de plus en plus avérée à ne pas tenir compte des documents qui ne sont pas matériellement accessibles. Autrement dit, on veut se débrouiller avec ce que l’on a.

   Il ne s’agit pas ici d’aborder même la question de la redatation de certains documents mais de considérer l’absence de certains chaînons entre les éditions conservées. Ce ne serait déjà pas si mal ! Nous voyons dans ce positivisme nostradamique le signe d’une frilosité spéculative quant à la genèse du corpus centurique qui fait étrangement pendant à une excitation exégétique assez répandue.

   En fait, une telle position de repli ne s’explique que par la crainte d’ouvrir la moindre brèche à la critique. Comme nous l’écrit, sur un forum (Bibliothèque Nostradamus), le britannique Peter Lemesurier :

   “So far as I am aware, there are next to no Nostradamus scholars - let alone non-scholars - who agree with you that there are problems over the dating of the principle editions (1555 Albi / Vienna, September 1557, 1568), let alone of the individual copies of them (...). Any discussion of such questions needs in any case to depend on a close study of the actual printed texts of all the editions involved in a suitable forum such as Nostradamus RG - not something that is suitable for a public meeting, I’m afraid ! I am, of course, perfectly happy to discuss such matters there with you - though I should warn you that even I (being less familiar with all the texts than you obviously are) often have difficulty in following your arguments, as expressed on the sites of Robert Benazra and Patrice Guinard, especially as I’m afraid I am none too convinced of your initial premises (though these, too, are of course always discussable)”

   Peter Lemesurier parle de nos “initial premises”, c’est-à-dire de nos assomptions de départ. De quoi s’agit-il en vérité ? Ce que le chercheur anglais appelle nos assomptions seraient plutôt des conclusions.

   Là où ce chercheur fait fausse route, c’est que, comme nombreux sont ceux qui le reconnaissent, on ne peut plus se contenter de dater un document sans disposer de quelque recoupement. D’où l’importance, ces dernières années, accordée, à tort ou à raison, avec plus ou moins d’à propos, aux Prophéties d’Antoine Couillard (1556) et d’Antoine Crespin (1572), à l’almanach Barbe Regnault pour 1563, à la Pronostication Barbe Regnault pour 1562 etc, sans parler de la quête des sources ou de certains rapprochements entre quatrains et événements postérieurs à la parution supposée des dits quatrains. Jusqu’à présent, seuls les sixains et l’édition Pierre Rigaud 1566 ont été considérés comme des cas au sujet desquels on pouvait se permettre de douter un tant soit peu. Mais toutes ces observations des uns et des autres ne semblent avoir pour objet que de sauvegarder le statu quo.

   On trouve des attitudes assez proches concernant l’astrologie. Mais cette dernière semble avoir des circonstances atténuantes, du moins en apparence, dans la mesure où le corpus dont se sert l’astrologie ne ferait pas problème, étant accessible par le truchement de l’astronomie. En revanche, pour ce qui est de l’oeuvre de Michel de Nostredame, on a affaire à des restes, à des vestiges voire à des ruines d’un édifice dont il ne subsisterait plus que des traces, à partir desquelles l’on pourrait s’efforcer de conduire une reconstruction, une reconstitution. En réalité, l’astrologie n’est pas tellement mieux lotie car si les astres ne disparaissent pas, toute la question est de savoir quel usage on en faisait à telle ou telle époque et les grilles de lecture du ciel sont multiples. Cela reviendrait à dire que puisque l’on connaît la langue française, on peut savoir ipso facto ce que tel auteur a écrit en recourant à la dite langue !

   Revenons donc sur ce paradoxe que nous énoncions : l’inconnu serait plus vrai que le connu ou du moins le vrai serait à rechercher dans l’inconnu, tant il est vrai que le connu n’est guère satisfaisant, souvent défaillant. Le philosophe, en quête de vérité, doit être en mesure d’affronter l’inconnu, de dépasser le monde des apparences immédiates et subjectives, à privilégier, en d’autres termes, le lointain par rapport au proche. Disons que pour accéder à la vérité, il faut dépasser des apparences forcément partielles. Dès lors que l’on refuse de s’éloigner, un tant soit peu, de nos perceptions immédiates, on se condamne à la faute, à l’erreur. Non pas que celui qui s’éloigne accède automatiquement à une vérité (sophia) absolue mais du moins il tend, (philo), il s’efforce de s’en approcher. Ainsi, se comporter en philosophe par rapport à Nostradamus, c’est partir en quête de ce qui se trouve entre les éditions conservées, de ce qui se dissimule entre les lignes. Et pas seulement, encore une fois, en interprétant des quatrains au goût du jour.

   On ne saurait d’ailleurs être trop prudent lorsque l’on se sert de l’exégèse pour dissimuler une coquille. C’est ainsi que d’aucuns soutiennent que le quatrain qui traite des dix révolutions de Saturne1 n’est pas fautif quand il comporte “deux” à la place de “dix”, essayant de donner du sens à la seule forme que les Centuries ont retenue, toutes éditions confondues. C’est comme ceux qui nous interdiraient de dater un quatrain, sous le prétexte que Nostradamus étant prophète, il pouvait fort bien avoir prévu l’événement qui serait censé nous autoriser à le dater.2

   Il n’est pas raisonnable, il faudra le reconnaître tôt ou tard, de faire comme si on disposait de toutes les éditions et notamment des toutes premières. Qui peut croire encore que l’édition Macé Bonhomme 1555 (toutes bibliothèques confondues) est la première édition ? La moindre des choses est de proposer des états antérieurs, quant à leur contenu, par delà la question de la datation.

   Quand on compare la somme de données que nous avons réunies pour reconstituer la chronologie nostradamique - tant des éditions conservées que de celles dont on doit admettre l’existence - par rapport à celles de tous les autres chercheurs actuellement en activité, mises bout à bout, on s’aperçoit que certaines positions sont stérilisantes et ont de bien faibles vertus heuristiques.

   Certes, l’on comprend ce qu’il peut y avoir de séduisant à disposer d’un champ nostradamique unique, où l’on puisse circuler en toute liberté. Il y aurait donc encore quelques nostalgiques de la thèse d’une oeuvre d’un seul tenant attribuable à un seul et unique auteur.

   Selon nous, au contraire, Michel de Nostredame ne serait que l’annonciateur d’une prophétie à venir, celle de ses disciples plus ou moins patentés. Le véritable nostradamisme aurait commencé après Nostradamus. De la même façon qu’il y a une proto-astrologie, constituée d’un ciel naïf constitué du soleil et de la lune et ignorant les planètes extérieures (Mars, Jupiter et Saturne) qui constitueront à terme la vraie astrologie, tout en se référant analogiquement à une matrice soli-lunaire - de même, il y aurait un proto-nostradamisme constitué d’éléments ayant été transcendés par la suite. Admettre que Michel de Nostredame soit à la source du nostradamisme ne nous fait pas problème, mais c’est à la génération suivante qu’une littérature authentiquement prophétique se mettra en place autour de ce personnage dont la vie nous est bien mieux connue, il est vrai, que celle de ses avatars.

   Ce protonostradamisme de Michel de Nostredame qu’a-t-il fourni ? Un nom, celui de Nostradamus. Il a transmis des titres d’ouvrages, y compris celui de Prophéties, des Epîtres à César et à Henri II sur lesquelles il sera amplement brodé. On peut penser que ledit protonostradamisme a produit, par le biais des almanachs annuels, les quatrains qui inspireront peu ou prou, ne serait-ce que formellement, ceux des Centuries. Encore que l’on n’ait pas de certitude quant à la paternité des “Présages”, étant donné qu’il n’est pas vraiment impossible qu’il s’agisse d’une addition à l’initiative de libraires ou la tâche de quelque collaborateur stipendié. Il serait bon que la recherche nostradamique considère aussi ce point, évoqué par Theo Van Berkel, à la lecture d’une certaine épître manuscrite.3

   Pour reprendre ce que nous avons écrit par ailleurs sur le protoastrologisme, Michel de Nostredame serait un soleil, c’est-à-dire un personnage de lumière. Mais un personnage instrumentalisé, transposé sur un autre plan, en une autre dimension, transcendant cette présence immédiate. Le nostradamisme serait la face cachée de cette image d’Epinal, de cette légende dorée inventée par des biographes, attribuant complaisamment à Michel de Nostredame des ouvrages qui ne sont pas siens, avec la complicité de bibliographes s’en tenant docilement aux dates non moins complaisamment indiquées par des faussaires, lesquels seraient bien surpris d’apprendre que l’on a pris si longtemps leur besogne pour argent comptant.

   Il est vrai que ce qui a protégé les dits faussaires tient largement à l’obscurité des quatrains, empêchant de saisir des allusions que les contemporains devaient décrypter sans mal, sinon à quoi bon diffuser tant d’éditions des Centuries si personne n’y comprenait rien ? Force est de constater que sans interface ces quatrains sont inaccessibles. Par interface, nous entendons des moyens pour attirer l’attention sur tel ou tel quatrain. Affirmer que tous les lecteurs tombèrent d’accord sur telle interprétation d’un quatrain est pure fiction. Si ce fut le cas, c’est parce qu’on les prit par la main pour qu’ils parviennent à la même lecture. Le problème, c’est que pour le XVIe siècle, on ne dispose pas d’édition commentée des quatrains, les épîtres centuriques ne proposant aucune interprétation de quatrains. Force est de constater que les dites “premières” éditions sont totalement dépourvues de toute clef des quatrains, ce qui suffit, selon nous, à les discréditer et les fait appartenir à la période des années 1580-1590, dont on ne connaît que des éditions des Centuries non commentées, alors même que paraît en 1594 une somme exégétique de première grandeur, à savoir la Première Face du Janus François qui reparaît en 1596 sous le titre plus explicite de Commentaires du Sieur de Chavigny sur les Centuries et Prognostications de feu M. Michel de Nostradamus4, le terme Centuries y visant les quatrains des Prophéties et celui de Prognostications les quatrains des almanachs. On a donc bien là, tout de même, un appareil exégétique accompagnant les éditions “sèches” des Centuries5 et, outre l’existence probable d’une tradition orale, on ne peut exclure - cela fait peut-être partie des éléments dont il faut justement supposer l’existence - que des commentaires aient circulé, éventuellement sur des feuilles volantes. On sait notamment que les sixains circulèrent un temps, au début du XVIIe siècle, avec un commentaire constitué de clefs associés à une série de noms récurrents et que celui-ci ne sera pas repris dans les éditions des Centuries qui comporteront les dits sixains.6 Nous avons d’ailleurs retrouvé des éditions des Centuries qui reprenaient les dites clefs sous forme manuscrite. On sait qu’au XVIIe siècle, la pratique se répandra d’insérer un commentaire dans les éditions des quatrains. L’existence de telles grilles ferait ainsi contrepoint à l’extrême liberté des interprètes nostradamistes, ce qui devait laisser le lecteur moyen perplexe, à la différence de la facilité d’accès, notamment, des Prophéties des Papes faussement attribuées à Saint Malachie, dont le mode d’emploi ne souffrait, quant à lui, aucune fantaisie.

   Nous voudrions revenir sur ces Prophéties protonostradamiennes dont Antoine Couillard témoigne de l’existence et qui peuvent fort bien, après tout, être parues chez Macé Bonhomme, comme l’indique un privilège qui n’est pas forcément une contrefaçon et dont le dit Couillard propose comme une sorte de duplicata :

   “Jehan Dallier & Antoine le Clerc (...) Aurait (sic) recouvert certaine copie cy attachée & intitulée Les Prophéties du seigneur du Pavillon lez Lorriz...”

   “Macé Bonhomme (...) ha dict avoir recouvert certain livre intitulé Les Prophéties de Michel Nostradamus...”

   On a une idée du contenu de ces Prophéties par ce qu’en dit Couillard : “le peuple s’escrie : O que c’est un souverain philosophe, il avait bien prophétisé que les rivières déborderaient. Ha gros lourdaud, il ne t’avoit pas predit que ces jours là il y aurait plusieurs filles mariées & que leurs trouz seraient desbouchez ou bien que les neiges estaient paravant (sic) plus haultes que les montaignes etc.”

   Point de prophéties, au sens où on l’entend ici, sans chronologie : Couillard parle d’un pronostic pour “ces jours là”, ce qui veut bien dire ce que cela veut dire, à savoir que l’on s’inscrit dans un calendrier annuel ou sur un certain nombre d’années. Or, les Centuries telles que nous les connaissons par l’ouvrage se présentant comme paru chez Macé Bonhomme est fort éloigné d’un tel schéma, et ce pour l’excellente raison qu’il est entièrement dépourvu de toute tentative de datation, du moins telle que le lecteur puisse y recourir. Ne parlons pas ici de chronologie cryptée pour un ouvrage vouée à une diffusion assez large, comme l’a montré Gérard Morisse. Quant au contenu des textes auxquels se réfère Couillard, il s’agit de bien autre chose que celui qui caractérise les dits quatrains. Il s’agit à l’évidence de pronostics somme toute bien banals et répétitifs. Imaginons Couillard face à “nos” quatrains, il s’en serait gaussé d’une autre manière.

   Cela dit, on ne peut exclure que l’édition Macé Bonhomme à 4 centuries que nous connaissons - dont nous avons montré ailleurs à quel point elle était atypique du modèle centurique tel qu’attesté par ailleurs - se soit conformé formellement au modèle d’origine auquel Couillard fait référence : “avec labeur merveilleux faict trois ou quatre cens carmes de diverses tenebrositez” (fol. E. II verso). En effet, selon nous, la seule raison qui ait conduit les faussaires des années 1580 à réduire le corpus centurique à quatre centuries - chiffre qui n’a jamais selon nous été de mise - c’est la volonté de se conformer à un certain modèle. On ajoutera que pour fabriquer une épître centurique à César, il fallait bien disposer de l’Epître originelle et des “carmes” qui lui faisaient suite, eux dûment datés et Couillard nous décrit la dite Epître suffisamment en détail pour que nous soyons assurés que le document était bien dans les mains des dits faussaires.

   C’est dire que le fait de montrer qu’un document donné correspond à une certaine description ne prouve souvent rien de plus qu’il y a eu bel et bien imitation et que l’on en a trouvé le modèle. Trouver une source n’est pas une preuve d’authenticité, comme certains naïfs pourraient le croire. A ce moment là tout plagiat deviendrait authentique du fait même qu’on le découvre comme tel alors même que c’est cette découverte qui le pose précisément comme plagiat. Constater que telle édition des Centuries se conforme à un certain modèle ne prouve nullement son authenticité mais met en évidence l’ingéniosité des imitateurs. Ce qui nous importe dans ce cas, ce n’est pas de faire ressortir une conformité mais bien de montrer ce qui n’est pas conforme par ailleurs. Tant que l’on ne relèvera que ce qui ressemble et non ce qui se démarque, les contrefaçons resteront impunies et l’on ne saura pas rendre au nostradamisme ce qu’il doit au protonostradamisme mais aussi ce qui aura été son apport. Il y a deux types de faussaires, les ignorants et les savants. Les faussaires ignorants travaillent avec une documentation très médiocre, plus faible que celle des chercheurs - ce qui produit des faux grossiers - tandis que les faussaires savants disposent d’un riche corpus dans lequel ils puisent et qui dépasse celui des chercheurs. Dans le cas du nostradamisme, nous avons affaire le plus souvent au second cas de figure : de telles contrefaçons savantes constituent un obstacle épistémologique de taille pour la recherche nostradamologique.

   Que l’on vienne à déclarer triomphalement que l’édition des Prophéties que parodie Couillard était à 300 ou 400 carmes, et que cela coïncide grosso modo avec l’édition Macé Bonhomme 1555 telle que conservée à Albi ou à Vienne, ne fait que contribuer à nous expliquer pour quelles raisons une telle édition tronquée à 353 quatrains a pu être mise en circulation. Rappelons que la seule autre édition que nous connaissions est celle parue à Rouen, chez Raphaël du Petit Val en 15887 : les Grandes et merveilleuses prédictions de M. Michel Nostradamus divisée en quatre Centuries etc. Cet exemplaire de la Collection Ruzo - et qui fait partie des documents qui nous manquent cruellement - ne comporte d’ailleurs pas certains quatrains (44, 45, 46, 47) bien que se terminant par un quatrain numéroté 53. Or, le quatrain 46, comme nous l’avons signalé dans un exposé à la Sorbonne, en 1997, dans le cadre des journées Verdun Saulnier8, auxquelles Michel Chomarat et Jean Céard, le préfacier du RCN, participèrent, comporte une référence à la situation politique de l’époque :

Garde toy Tours de ta proche ruine

   Ce quatrain visait la ville où siégeait le gouvernement d’Henri de Navarre, l’ennemi juré de la Ligue.

   Ce verset figure en revanche, bel et bien, dans l’édition Macé Bonhomme que l’on connaît. Le fait qu’il ait tantôt figuré, dans toutes les autres éditions connues, tantôt été évacué - dans la seule édition rouennaise de 1588 - en souligne l’importance.

   Signalons l’explication trouvée sur un forum Nostradamus britannique, animé par Peter Lemesurier :

IV.46. Original 1555
Bien defendu le faict par excelence,
Garde toy Tours de ta proche ruine.
Londres & Nantes par Reims fera defense
Ne passés outre au temps de la bruine.

   Read as modern French :

de Nantes réclamera son droit [lat. defensio]
à [pour] Reims [la couronne française]
N’allez pas plus loin

Your strong defences being your greatest might,
Beware, O Tours, lest ruin be at hand !
London from Nantes to Reims shall stake its right :
No further go when drizzle veils the land !

   “Source : Evidently Froissart’s celebrated Chroniques, detailing events surrounding the decisive Battle of Poitiers in 1356. Edward the Black Prince, ransacking much of western France, conquered a number of towns in Touraine, but was repulsed by the city of Tours before utterly destroying a vastly superior French army near Poitiers under King Jean II, who was captured and sent to England. The English were at the same time supporting the dynastic struggle of Duke Jean V of Brittany against the House of Blois. Four years later the Prince’s father, Edward III, fresh from a failed seige of Reims, transferred his attentions to Paris instead, but was forced to climb down at Easter when bitterly cold weather, accompanied by mist and hail, nearly destroyed his army.”

   Nous pensons que certains quatrains ont pu être interpolés, retouchés, ajustés. De la même façon que l’on choisit un quatrain - et pas n’importe lequel - en rapport avec l’événement que l’on cherche à “centuriser”, ainsi peut-on le choisir pour le modifier en conséquence comme ne se priva pas de le faire le Janus Gallicus, en biaisant ses traductions latines. Pour le JG, on ne prend d’ailleurs pas tout un quatrain mais seulement, le plus souvent, une partie du quatrain. On peut tout à fait admettre qu’à l’origine le quatrain IV, 46 ait pu être inspiré par la Guerre de Cent Ans - et en effet à partir d’une des Chroniques de Jean Froissart, accessibles en imprimé au XVIe siècle - et que l’on ait ainsi prétendu qu’il en avait annoncé un certain épisode (voir notre article “Nostradamus, ni historien, ni prophéte”, Espace Nostradamus) mais le verset en question aura probablement été remanié, sous la Ligue, pour mieux frapper les esprits. On n’allait quand même glisser cet avertissement à Tours dans un quatrain traitant du midi de la France !

Une édition tronquée

   Le cas de l’édition à 4 centuries est assez intéressant sur le plan épistémologique.

   En fait, une édition à 4 centuries nous apparaît structuralement comme une anomalie et ne s’expliquer que par la volonté de se conformer, tardivement, à un modèle préexistant et concernant un autre ouvrage avec lequel on aura voulu créer un amalgame. Rappelons d’ailleurs qu’en 1590, on se référait, à la fin de l’édition anversoise, à une édition de 1555 sur la base de 7 centuries.9 Nous pensons en effet que les véritables structures inhérentes au corpus centurique sont à 7 et à 10 centuries, pas à 4, 7 correspondant au premier volet et 10, à l’addition du premier et du second volet. A partir de là, il a pu exister des éditions tronquées à 4 ou à 6 centuries, comme celles qui paraissent à Rouen et à Paris, dans les années 1588-159010 qui, en tout état de cause, ne comportent pas le second volet. D’ailleurs, ce qu’on appelle abusivement le premier volet n’est qu’un subterfuge pour substituer à un premier ensemble de sept centuries un nouvel ensemble, considérablement transformé, puisque l’on veut ainsi compenser l’évacuation de trois centuries (dites VIII-IX-X ) et qui ne figurent plus dans les éditions susnommées de Rouen, Paris et Anvers. Le fait que l’on ait voulu respecter une structure à sept, en dépit des tripotages vient confirmer que sept est bien le nombre de base des Centuries et non quatre ou dix. En réalité, à l’origine, il devait s’agir de six centuries, comme le montre la présence de l’avertissement latin, le Cautio/ Cantio, à la fin de la Centurie VI, lequel texte devait être conclusif.

   Si l’on veut être plus spécifique, nous ajouterons que la présence d’une centurie à 53 quatrains ne s’explique que dans le cadre du nouvel ensemble à sept centuries - après évacuation des Centuries VIII-X - sur la base d’une série numérique11 de raison 18 : 53 (IVe) - 71 (VIe) - 35 (VIIe). La présence de la seule Centurie à 53 quatrains est la marque d’une coupure au sein d’un ensemble à sept centuries, laquelle coupure visait à créer un lien de filiation formelle entre un ouvrage protonostradamique de MDN intitulé Prophéties comportant 300 à 400 carmes (cf. supra) et un autre ouvrage nostradamique qui initialement devait porter un autre titre. D’où la cohabitation dans les années 1588-1590 de deux intitulés pour désigner le même ouvrage : l’un Prophéties (Ed. Paris et Cahors), l’autre Grandes et Merveilleuses Prédictions (Rouen et Anvers). Gageons que le second titre fut d’abord utilisé pour désigner les Centuries, telles que nous les connaissons, le premier ayant d’abord été assigné à un autre usage, celui que Couillard décrivait en 1556, sous ce titre.

   Que dire de la formule “dont il y en a trois cents qui n’ont encores (jamais) esté imprimées” ? Elle doit dater de l’époque, assez brève, au XVIe siècle, où il y eut dix centuries, c’est-à-dire où l’on était passé de sept à dix centuries de quatrains12, et où l’on avait tenté de faire croire que c’étaient les Centuries VIII-X qui étaient nouvelles alors que c’étaient les Centuries V-VII, lesquelles ne comportaient d’ailleurs pas au départ 300 quatrains (cf. supra) et qui d’ailleurs ne le seront jamais, puisque se terminant à la VII avec 35, 40 ou 42 quatrains. On voit bien que 300 “prophéties” désignent le lot des centuries VIII-X. Cette formule nous est connue avec une variante, à savoir avec ou sans “jamais”. Seules les éditions de Paris (1588-1589) sont sans ce “jamais”, toutes les autres éditions à 7 centuries le comportent, y compris les éditions Antoine du Rosne 1557. Quant à l’édition Macé Bonhomme, elle ne comporte évidemment un tel intitulé, étant singulièrement sibylline comparativement avec ce seul énoncé Les Prophéties de M. Michel Nostradamus, ce qui reproduit littéralement le privilège accordé à Macé Bonhomme pour un ouvrage de ce titre.

   Faut-il souligner, enfin, à quel point les Centuries furent un enjeu qui justifiait additions et suppressions et qui contesterait qu’il est nécessaire pour l’historien de relever de telles variations du corpus nostradamique, sans y voir pour autant le déroulement de quelque plan initial voulu par Michel de Nostredame, comme le soutient encore Patrice Guinard, voulant que le dit MDN soit responsable des réalisations du nostradamisme tel qu’il a fini par se figer au bout d’un certain nombre de décennies à moins de considérer qu’il s’agisse en soi d’une prophétie de Michel de Nostredame sur le destin de son oeuvre, avatars compris. A ce propos, signalons l’attitude qui consiste à mener une action en affirmant que celle-ci a été annoncée et pour se crédibiliser à se conformer à la lettre à certains points d’une prophétie considérée, comme d’entrer dans une ville, monté sur un âne blanc, pour se faire prendre pour le Messie.

Nostradamus et la ligne Maginot

   Profitons de cette étude pour répondre à une lettre que Peter Lemesurier nous a envoyée par mail et dont nous citerons les extraits suivants :

   “Personally I don’t believe there is. I, for example, have no problem whatever with Nostradamus’s authorship or with the conventional datings for the three principal editions (Bonhomme’s of 1555 - both copies - Du Rosne’s of September 1557, Benoist Rigaud’s of 1568), and while I am well aware of the late and well-known fakes published in the name of Pierre Rigaud, plus the other more nearly contemporary ones (including, in my view, Du Rosne’s of November 1557) (...) Don’t get me wrong. I have perused many of your articles on the sites of Robert Benazra and Patrice Guinard, and I have to admit that your argument is for the most part internally logical (so far as I can follow it), even though it doesn’t seem to me to pay nearly enough attention to what has to be the primary question, which surely has to be typographical. But then I see it as in any case far too narrowly based on exegetical premises that (...) I regard as dubious at best. As it happens, for example, Gary Somai and I are currently researching a number of the quatrains that seem to lie at the basis of your huge mountain of academic speculation, and we have so far found not the slightest indication that their sources date, as you suggest, from *after* the claimed dates of the editions in which they appear - quite the contrary, in fact. Not that we have completed our research yet ...”

   P. Lemesurier met en avant deux arguments :

      - d’une part, il évoque la question typographique. Nous pensons que la typographie peut être imitée ou récupérée. La seule question, ici, serait plutôt la conservation des ouvrages et nous savons que les bibliothèques, publiques ou privées, ont la mission de rassembler et de transmettre des documents d’une génération à l’autre, ce qui aura d’ailleurs permis, en matière nostradamique comme ailleurs, d’en disposer des siècles plus tard et de réaliser nombre de fac similes. Il faudrait que l’on nous apporte la preuve que certains chercheurs peuvent détecter un faux par la seule étude typographique. Pour nous, il n’y a pas d’argument typographique, qui tend à geler toute recherche critique. On aimerait qu’on nous démontre que typographiquement les éditions datées de 1568 mais comportant une Epître datée de 1605 sont détectables comme étant postérieurs à 1605 car il faudrait aussi nous montrer que typographiquement non seulement qu’un imprimé est bien de telle date mais qui n’est pas de telle autre.

      - d’autre part, P. Lemesurier, de concert avec Gary Somai, abordent la question des quatrains rédigés post eventum, à l’exemple du quatrain “Tours” cité plus haut. En vérité, comme chacun peut l’observer en examinant nos études, l’argument de ce type est assez secondaire pour notre travail. Dans le cas du quatrain IV, 46, ce qui a attiré notre attention, c’est son absence dans une certaine édition. Sinon, nous ne l’aurions pas extrait de la jungle inextricable des quatrains. Ce sont d’ailleurs souvent ceux qui veulent montrer que Nostradamus prophétise qui donnent lieu à des observations du type post eventum.

   Le vrai débat ne se situe donc ni sur les références de tel quatrain à tel événement postérieur aux années 1550 ni autour de l’affirmation selon laquelle on ne pourrait pas imiter des éditions anciennes. Le débat, selon nous, est à un tout autre niveau de complexité, qui implique la comparaison, la généalogie des éditions, des documents, des vignettes, sur une typologie des diverses publications : si c’est un texte astrologique, où sont les dates ? Si c’est un texte posthume, où est la nécrologie ? Si c’est un texte d’une certaine époque, qui en parle ?

   Que cherche à montrer Peter Lemesurier ? Que les quatrains ne concernent ni un passé trop éloigné car dans ce cas Michel de Nostredame ne pourrait en être l’auteur, ni un futur trop précis pour les mêmes raisons. Le problème, c’est qu’il est un peu facile, comme nous l’avons expliqué à Patrice Guinard, lors d’un récent entretien, de montrer que le quatrain ne dit pas exactement ceci ou cela. Un argument qui se retourne immédiatement contre celui qui y recourt car aucun quatrain ne correspond exactement à quoi que ce soit. C’est même le genre du texte prophétique qui le veut : le prophétisme comme le pseudo-prophétisme sont toujours allusifs. Il est au demeurant assez cocasse de voir en oeuvre une telle opération de sabordage qui aboutirait à affirmer qu’aucun quatrain des Centuries ne peut être daté ni être mis en relation spécifiquement avec un quelconque événement.

   Qui peut croire sérieusement qu’en menant une telle politique de repli, au prix d’un refus de toute corrélation, on puisse empêcher la critique nostradamique de se déployer ? Comme nous l’avons souligné, cela serait peine perdue car les vraies questions ne se situent pas sur ce plan là. Au fond, ne serait-on pas là en présence d’une ligne Maginot ?

Appendice

I - Le Prognosticon ad Annum 1560

   Il conviendrait d’attacher quelque importance à un petit ouvrage de Nostradamus dont on ne connaît que la traduction allemande (Bayerische staatsbibliothek, Munich), et qui se présente comme une Practica allant de 1560 à 1567, soit couvrant 8 ans. Or, si l’on ne connaît pas d’original français d’un tel ouvrage, on en a des expressions du même ordre pour des périodes plus tardives, dans la littérature néonostradamique, à savoir des Prédictions couvrant plusieurs années. Il nous semble que cela correspond assez bien à ce dont Couillard se gausser dans ses Prophéties de 1556 et probablement à ce qui se vendait e France sous ce nom13, à savoir des pronostics datés, ce qui n’est pas le cas des Centuries telles que nous les connaissons.

II - Une prédiction médicale pour 1559 et 1560

   Signalons également une traduction anglaise d’un ouvrage inconnu en français : An Excellent Tretise Shewyng such perillous and contagious infirmities as shall insue 1559 and 1560 (...) Compiled by Maister Michael Nostradamus (...) And translated into Englysch, Londres, 1559. Il s’agit d’une prédiction astro-médicale. L’Epître à l’évéque de Mâcon, Emanieu, protonotaire du Saint Siège est datée du 12 août 1558. Or, les Significations de l’Eclipse de 1559, sont constituées d’une Epître à un autre évêque, Iacobo Marrasala, celui de Viviers, vice-légat d’Avignon, datée de Salon, du 14 août 1558, couvrant les mêmes années 1559 et 1560.

An excellent Tretise

Epître 1    Epître 2

Significations 1559    Epître

Comparaison des épîtres des deux textes
dont les dates sont respectivement du 12 et 14 août 1558

    Autant d’éléments qui montrent que tout ce qu’a écrit Nostradamus n’a pas été nécessairement conservé en français. Inversement, tout ce qui a été conservé sous son nom n’est pas forcément de lui ni même produit de son vivant.

III - Une première biographie, en allemand

   En 1572, parut en allemand la traduction d’un texte paru en français sous divers titres et ce dès 155214 ; la première édition conservée date de 1555 en tant qu’Excellent & moult utile Opuscule à touts nécessaire qui désirent avoir cognoissance de plusieurs exquises receptes, divisé en deux parties, etc, Paris, Lyon, Antoine Volant15, sous le titre Zwey Bücher (...) wie man erstlich einen ungestalten Leib an Weib unnd Manns personen ausswendig zieren schön unnd junggeschaffen machen (...) Und wie man folgents allerley frücht (...) in zucker einmachen etc, Augsbourg Michael Manger (British Library). Elle comporte une épître à Christine Reine de Danemark, de Suéde et de Norvège, vraisemblablement due au traducteur Hieremias Mertz. On y trouve une bio-bibliographie de Nostradamus dont on ne connaît pas d’équivalent à cette date en français et dans la dite bibliographie il n’est pas question des Centuries. On sait que la première biographie française conservée figure, tant en français qu’en latin, dans le Janus Gallicus de 1594 : “Brief discours sur la vie de Michel Nostradamus”. Le biographe est bien renseigné puisqu’il date la première édition française de 1552 : “Hat er im (...) 1552 dises gegenwertig buchlin in truck verfertiget”.

Jacques Halbronn
Paris, le 20 janvier 2005

Notes

1 Cf. l’article d’Y. Lenoble, sur Espace Nostradamus. Retour

2 Cf. notre article “Nostradamus, ni historien, ni prophète”, sur Espace Nostradamus. Retour

3 Cf. J. Dupèbe, Lettres Inédites, Genève, Droz, 1983. Retour

4 Cf. RCN, p.142. Retour

5 Cf. notre étude sur la dimension “janussienne”, Espace Nostradamus. Retour

6 Cf. nos Documents inexploités sur le phénomène Nostradamus, Feyzin, Ed. Ramkat, 2002. Retour

7 Cf. RCN, pp. 122-123. Retour

8 Cf. Prophètes et Prophéties, Paris, Presses de l’Ecole Normale Supérieure, 1998. Retour

9 Cf. notre appendice à l’article sur le caractère janussien des Centuries, sur Espace Nostradamus. Retour

10 Cf. RCN, pp. 118-128. Retour

11 Cf. notre étude sur “les Centuries face à l’astrologie et à la numérologie”, Espace Nostradamus. Retour

12 Cf. Bibliothèque de Du Verdier, Lyon, 1584. Retour

13 Cf. les travaux de Gérard Morisse. Retour

14 Cf. RCN, p. 3. Retour

15 Cf. RCN, pp. 12-14. Retour

 

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